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Tuer la mort

Ceux qui refusent de mourir.
Un homme de grand pouvoir magique est capable de transcender la mort par la seule force de sa volonté. Il devient alors une liche, un cadavre vivant. Horian de Morimonde, nécrologue à l'université de Talis, s'exprime sur ce sujet macabre.

La liche est sans conteste le plus puissant et le plus intelligent des morts-vivants. En effet, elle fut de son vivant mage, prêtre ou psioniste, et dispose de l'éternité pour développer ses pouvoirs particuliers. Les liches diffèrent suivant leurs origines et les circonstances de leur "non-mort", mais leur état résulte toujours du désir inextinguible de l'être humain pour l'immortalité.

Enfer et putréfaction

Le procédé de création d'une liche reste pour le profane un secret qu'il est préférable de laisser dormir - d'aucuns assurent qu'il ne peut s'accomplir sans l'intervention d'un démon. Nous dirons seulement que la future liche doit préparer un phylactère (n'importe quel bijou ou autre objet précieux, d'un matériau et d'une facture exceptionnels), destiné à recevoir son âme, avant d'ingérer un poison magique violent. L'immortalité n'est pas garantie, car suivant les réactions de l'organisme, ce poison peut aussi bien apporter l'anéantissement. Et, même si le buveur se transforme effectivement en liche, il doit en payer le prix. Car il habite et contrôle désormais une enveloppe de chair morte, qui se décompose lentement.
Outre la magie qui l'a créée, ce qui soutient la liche est sa volonté. En effet, chacun de ses actes doit être totalement conscient : pour parler, elle doit activer ses poumons desséchés ; pour sentir, inspirer à travers des narines décomposées ; pour voir, raviver par magie ses yeux momifiés. Sans une volonté inébranlable, une liche n'est qu'un cadavre pourrissant.
Peu d'entre elles savent accepter leur changement d'apparence ; ce qui explique leur goût immodéré pour les joyaux, les riches brocards et tous les artifices de la parure humaine. En vain. Car la mort-vivance leur apporte une nouvelle perspective : celle de l'éternité, une éternité de patience et d'oubli à laquelle les breloques de la vanité mortelle ne résistent pas. Les liches sont somptueusement parées, certes, mais ce qui faisait leur orgueil et embellissait leur apparence n'est bientôt plus que défroques.
Reste le pouvoir. Celui dont disposent les liches est considérable, et elles font de terribles ennemis ; n'importe quel aventurier vous le confirmera. Mais faut-il toujours les considérer comme des adversaires ? Nous reviendrons sur cette question.

Oublier de mourir

Soulignons que la plupart des liches ont voulu leur mort-vivance, préparant leur phylactère et absorbant volontairement le poison magique dont nous avons décrit l'effet. Ce rituel, pourtant, n'est pas le seul moyen d'accéder à l'état de liche. On relève des cas - fort rares, mais significatifs - de "Iichéfaction spontanée" : un érudit de grand savoir est si absorbé par ses recherches magiques qu'il ne prend pas conscience de sa propre mort. Il continue son oeuvre sans s'aviser que la nature ne le retient plus à son corps déjà pourrissant.
Ce phénomène est-il provoqué par des années d'exposition à diverses sources d'énergies magiques ? Toujours est-il qu'une force inconnue permet à l'âme de rester dans son enveloppe corporelle jusqu'à ce que celle-ci tombe en poussière ou que son occupant achève son oeuvre. Si ce dernier est un prêtre, on peut supposer que les dieux ont décidé de prolonger son séjour terrestre - pour le punir ou dans un autre dessein.
Une telle liche n'a pas toujours conscience de son état, à moins qu'elle ne refuse de l'admettre, comme certains fantômes. Il lui faut longtemps pour s'apercevoir que "quelque chose" a changé : lorsqu'elle n'a pas dormi ou mangé pendant des mois, des années ; que ses proches l'ont quittée l'un après l'autre ; ou encore, qu'un fragment de sa propre chair lui reste entre les mains.
Au début de sa mort-vivance, la liche "accidentelle" n'a aucune raison de modifier son comportement. Son éthique ou sa vision du monde ne changent pas du jour au lendemain. S'il faut en croire les rumeurs, le doyen de certaine université serait mort depuis longtemps ; pourtant, il n'a pas abandonné son poste. On le rencontre toujours dans les méandres de sa bibliothèque, vaquant à ses tâches érudites et renseignant volontiers les étudiants égarés. Seule des êtres d'exception accèdent de cette manière à l'état de liche. Leur tempérament, solitaire et obsessionnel, ne les empêche pas nécessairement de se montrer hospitalier ou courtois envers des solliciteurs.

Longue est l'éternité

Avec les siècles, même les plus obstinés des chercheurs finissent par se rendre compte de leur état. Beaucoup sont terrifiés et envisagent une "seconde mort", définitive cette fois. Mais, s'ils en sont arrivés là, c'est qu'une inexorable volonté de vivre habite leur subconscient. Difficile pour eux de se résoudre au suicide. Leurs tentatives avortées auront pour seul résultat d'endommager plus avant une enveloppe charnelle déjà fort éprouvée par la fermentation ou le dessèchement. La liche suicidaire use alors de moyens détournés : qu'elle fasse courir le bruit qu'une liche fortunée loge en un certain lieu, et elle verra arriver sans attendre une bande de trompe-la-mort avides, prêts à en découdre.
D'autres liches ne considèrent pas leur état comme une malédiction mais comme une chance. Elles se réjouissent de cette fausse immortalité qui leur permet de poursuivre leur oeuvre. Une telle liche est des plus jalouses de ce don du destin. Elle protège sa demeure et combat furieusement pour assurer la perpétuation de son existence.
Quelle que soit sa première réaction, la liche voit son apparence se dégrader comme son corps poursuit - certes lentement - le cycle imposé par la nature. Parallèlement, sa mentalité évolue. Les détails quotidiens de l'existence mortelle ne la concernent plus, aussi perd-elle peu à peu tout sentiment d'appartenance à l'humanité. Les préoccupations humaines lui deviennent indifférentes : que représente pour elle la mort d'un homme ? Après tout, que perd-il en trépassant avant son heure ? Trente, quarante, peut-être cinquante ans ? Qu'est-ce pour une créature qui existe depuis des millénaires et qui a l'éternité devant soi ? De telles considérations expliquent pourquoi la plupart des liches se tournent vers le mal, même si elles n'ont pas consciemment désiré leur état.
La plupart, mais pas toutes. Certaines voient leur immortalité sous un autre jour. Car une liche peut fort bien considérer qu'un tel privilège appelle une plus grande responsabilité. De sa retraite solitaire, elle use de ses pouvoirs pour la cause du bien ou de l'équilibre. Elle agit certainement de manière indirecte, mais, même ainsi, peut grandement influencer le monde et son histoire.

Du libre arbitre

Nous avons longuement parlé du phénomène de lichéfaction spontanée. Il nous faut maintenant étudier le cas le plus fréquent : celui des liches qui ont choisi leur condition. De leur vivant, elles ont consacré des années à mettre au point le procédé qui assure leur non-mort. Mais pourquoi un homme de talent, versé dans les arts magique, rechercherait-il cette forme morbide d'immortalité ? Car le résultat n'est pas certain et l'anéantissement sanctionne l'échec.
Un homme vieillissant, transi par les frimas du crépuscule de sa vie, peut courir le risque d'un trépas immédiat dans l'espoir d'obtenir l'immortalité. Au pire, il s'épargne quelques décennies de douleur et de sénilité ; mais si les choses se passent bien, il gagne l'éternité.
L'homme qui veut devenir liche craint-il la dégénérescence et la mort ? Ou que son oeuvre reste inachevée ? Intéressant problème ! Chacune de ces motivations manifeste une vision du monde et une personnalité différentes.
Le chercheur obstiné qui choisit de risquer la mort afin de continuer son travail a beaucoup en commun avec les liches spontanées. En revanche, celui qui a peur de la mort est davantage attiré par le mal. Même s'il n'est pas mauvais au début, son changement de mentalité s'accomplira plus tôt.
La motivation la plus courante pour devenir liche reste la soif de puissance. Cependant, il existe une palette de nuances dont l'étude ne lasse pas le nécro-psychologue. Quelle sorte de pouvoir recherche la future liche ? Et pourquoi est-elle prête à risquer l'annihilation pour l'atteindre ?

Gouverner ou manipuler ?

Considérez un despote - magiocrate ou théocrate - dont l'autorité repose sur ses pouvoirs magiques et la crainte qu'ils inspirent. Ce personnage prendra sa décision sans hésiter dès qu'il ressentira les premières atteintes de l'âge : la vieillesse diminue ses capacités physiques et intellectuelles, favorisant les tentatives de coup d'état. Le despote songe alors que passer du statut de Potentat à vie à celui de "Potentat ad aeternam" vaut bien le risque de décéder prématurément. Si tout se passe selon ses désirs, le roi-liche continue à gouverner avec une autorité renforcée par ses nouveaux pouvoirs.
Le tyran ne s'inquiétait guère des vies et du bien-être de ses sujets ; devenu liche, il s'en soucie encore moins ! Pragmatique dans toutes ses décisions. Il n'hésite pas à sacrifier une armée entière pour atteindre son but. Après tout, ses talents de nécromancien lui permettent d'animer les soldats morts, et ces troupes maudites ne contesteront jamais ses ordres !
Il existe d'autres sortes de pouvoirs que celui des rois. La future liche ne souhaite pas toujours présider aux destinées d'un grand nombre d'êtres humains.
Un mégalomane voudra surtout laisser une trace durable dans l'histoire de l'humanité. Pour cela, il n'est pas nécessaire de donner des ordres aux mortels, il suffit de décider pour eux en les manipulant. La liche peut concevoir des plans à très long terme, les exécuter avec une patience infinie, tirer les ficelles politiques et sociales de différentes nations et, par ce biais, influencer l'histoire à son gré.
Mais la motivation la plus courante d'une future liche reste la quête d'un pouvoir arcanique accru. Avec l'éternité devant soi, un mage peut maîtriser des sortilèges et des enchantements dont la conception nécessite plusieurs vies humaines. Sans parler des bénéfices immédiats : vision dans les ténèbres, invulnérabilité aux armes communes, étreinte glacée qui paralyse les vivants… On connaît une magicienne qui, dépossédée de ses biens et de son honneur par un adversaire plus puissant, s'est métamorphosée en liche afin d'être capable de se venger.

La liche en société

On voit les liches comme des monstres solitaires ou comme les despotes d'obscurs empires. Certaines, pourtant, cherchent à s'insérer dans la société des vivants.
Pour ce faire, une liche doit bien sûr modifier son apparence. Une simple illusion suffit à cacher son aspect cadavérique et son odeur putride, mais il lui faut encore atténuer l'aura macabre qu'elle dégage. En effet, tout être vivant confronté à une liche ressent au tréfonds de lui-même cette haine de la vie qu'implique l'état de non-mort. Les plus sensibles d'entre nous éprouvent une véritable terreur, même si l'apparence de la liche ne le justifie pas. Seule une magie appropriée permet de neutraliser les effets de cette aura.
Pourquoi la liche chercherait-elle la compagnie des mortels, cependant ? La plupart, sinon toutes, doivent ressentir cet éloignement vis-à-vis des humains, caractéristique des morts-vivant. Mais ses plans tortueux peuvent nécessiter l'aide inconsciente d'un grand nombre de gens. Et n'oublions pas qu'une liche peut se permettre d'être patiente : si ses actes nous paraissent en désaccord avec son tempérament, voire même insensés, c'est sans doute parce que nous les jugeons sur cette courte période de temps qu'est notre existence. Ils trouveront leur justification des siècles plus tard.

L'usure du temps

Une liche peut maintenir son existence pendant des millénaires, mais il vient un moment où sa volonté faiblit. Alors, la magie ne peut plus soutenir ce qu'il reste de la créature. Cette magie avait deux fonction : empêcher l'âme de partir vers l'au-delà, et préserver le corps des ravages naturels du temps. Mais cette destruction n'est pas stoppée, seulement ralentie, et le corps d'une liche n'est toujours qu'un cadavre pourrissant - cerveau compris. Quand ce dernier organe subit les atteintes de la décomposition, la liche devient extrêmement dangereuse, car elle sombre irrémédiablement dans une forme quelconque de folie : schizophrénie, paranoïa, mégalomanie... Cette folie peut se prolonger pendant une dizaine d'années avant que la liche n'y succombe totalement.
De son corps, il ne reste plus alors que de la poussière et quelques ossements. Le phylactère - si la liche en possédait un - n'a plus le pouvoir de retenir l'âme qui rejoint le séjour des morts. Mais ce qu'il reste du corps - le crâne, souvent, ou le squelette des mains - garde une certaine forme de conscience. Voici pourquoi l'on voit dans certains lieux maudits des crânes privés de corps qui flottent au-dessus du sol, ou des mains squelettiques ramper dans les ténèbres. Ces restes, qu'on nomme demi-liche, sont encore plus redoutables que la liche d'origine car ils ont l'horrible pouvoir d'absorber les âmes des êtres vivants qu'ils attaquent.
Plus rien ne subsiste de la personnalité ni des motivations de la liche, sauf une haine tenace de la vie - et de la mort, car, après tout, quel est l'espoir secret d'une liche si ce n'est de tuer la mort elle-même ?